Reportage
Le Louvre des voitures
En collaboration avec Corinne Sorin du site www.corinnesorin.com

Texte : Corinne Sorin
Photos : Sylvain Deshaies

Alpha Roméo, Bugatti, Ferrari, Panhard, Bentley, Maserati,
Porsche, Lotus, Rolls Royce… Bienvenue au plus grand Musée de l’Automobile du
monde, à Mulhouse en France. Avec près de 500 voitures et une centaine de marques exposées sur 25 000 m2, soit 3,5 km d’allée, cette collection permet de découvrir les étapes
décisives de l'histoire de l'automobile de 1878 à aujourd'hui.
Des premiers prototypes, pionniers de l'invention de l'automobile dont la Panhard-Levassor, la première voiture de « série » au monde puisque produite en six exemplaires dès 1891, aux toutes dernières innovations, comme
la Bugatti Veyron, la Cité de l'automobile de Mulhouse propose aux passionnés comme aux néophytes un rendez-vous inoubliable.

Il est vrai que dès son arrivée, le visiteur pénètre dans le musée en empruntant une passerelle qui mène à l'atrium,
assez original puisque y sont suspendues des dizaines de sculptures de voitures, un plongeon immédiat dans cette ambiance particulière.


Puis, il entre dans un bâtiment sur les murs duquel sont projetés des images et des extraits de films dans
lesquels l’artiste est, bien entendu, la voiture. Et avant de pénétrer dans l’antre du musée, un superbe amuse-gueule attend le public,
soit une collection inédite de bouchons de radiateur qui ornaient autrefois les voitures. Appelés aussi mascottes, certains de ces bouchons sont
signés Hermès ou Cartier !
La voiture de Charlie Chaplin
Enfin, on arrive dans la grande salle d’exposition. Et là qu’on aime ou qu’on n’aime pas les voitures, on ne peut
rester indifférent face à ces centaines d’engins qui ont tous, un jour ou l’autre, marqué l’histoire. La visite s’organise de façon thématique.
Les salles de l’espace Chefs d’œuvre sont dédiées aux
plus luxueuses automobiles des années 1930, dont les magnifiques Bugatti Royales de 1936 construites par Ettore et Jean Bugatti.

Ces voitures de grand prestige (X26 de Panhard-Levassor, coach Delahaye type 135 de 1949, Rolls Royce Silver Ghost de
1924 ayant appartenu à Charlie Chaplin, modèle 8A de la firme milanaise Isotta-Fraschini) trouvent
une place privilégiée dans ce musée, tandis que le quartier central confère une place de choix aux célébrissimes Bugatti Royales dont la Bugatti Royale
Type 41, coupé Napoléon 1930 ayant appartenu à Ettore Bugatti. Celle-ci s'avère être le prototype de série datant de 1926 comme l'atteste son numéro de châssis. Une autre
exposition, présentée dans une atmosphère feutrée (lumière tamisée, fauteuils...) est consacrée aux moteurs de prestiges, Benz et Bugatti.
La plus belle ligne de départ au monde !
L’espace Course, quant à lui, s’intéresse à l’évolution des voitures de course depuis le début du XXe siècle, de la Sergollet à vapeur de 1902 à
la Prost Grand Prix d’Olivier Panis de 1997. La collection présente des modèles sportifs exceptionnels tels qu’une Panhard-Levassor Biplace course
(1908), une Mercedes W125 (1937), une Maserati 250F (1957) ou encore une Lotus type 33 (1963). Avec son
aérodynamisme révolutionnaire, la fameuse Bugatti type 32 de 1923, conçue par le créateur, est la seule rescapée du circuit de Tours. Elle possède encore son moteur
d'origine. Bien alignées de part et d'autre de l'allée centrale, elles offrent un bref aperçu de la plus belle ligne de départ du monde.
L’espace Aventure, enfin, retrace l’histoire de l’automobile de 1878 à nos jours, de l’hippomobile à la voiture d’aujourd’hui. Les véhicules sont exposés
dans une ancienne filature du XIXe siècle, éclairée par 800 lampadaires identiques à ceux du pont Alexandre III à Paris. Sous les thèmes les inventeurs, les pionniers,
les industriels, les carrossiers, le visiteur contemple ainsi des centaines d’exemplaires uniques en leur genre.

Idéal pour les enfants


Tout au long de la visite, le musée a mis en place des équipements multimédias et
interactifs pour animer ses collections. Il est ainsi possible de démarrer une vieille voiture à la manivelle, de tester les simulateurs de tonneaux, de visionner des films, etc.
Les enfants ne sont pas non plus laissés pour contre puisque, non seulement, un espace est mis à leur disposition avec une piste de kart, des ateliers de
réparation équipés de plus de 50 accessoires pour jouer aux apprentis garagistes, des tables de dessin, des dessins animés, mais aussi le musée leur propose une chasse
aux énigmes qui les entraîne à travers les allées à la recherche d’indices dissimulés et à la découverte de l’histoire des voitures.


Et puis, les enfants ont aussi leur exposition «Le monde de Max et Léa», soit la Collection Jammet réunissant 101 voitures d’enfants datant de 1880 à nos jours et représentant les plus grandes marques d'automobiles
et leurs modèles mythiques. Elle aussi représente la plus importante collection de voitures d'enfants au monde.
La naissance de la collection

L'initiative de la collection de voitures de la Cité de l’automobile de
Mulhouse revient à deux industriels du textile alsaciens du XXe siècle, les frères Schlumpf,
Hans (1904-1989) et Fritz (1906-1992).
Passionnés et obsédés par leur collection, ils ont investi secrètement au moment de leur splendeur toute leur fortune et plus, dans les années 1970, pour
acheter aux quatre coins du monde, des voitures prestigieuses et rares des débuts de l'automobile, qu'ils faisaient entièrement restaurer et qu'ils entreposaient dans leur filature de
Mulhouse.
«Pour réunir cette collection de plus de 600 voitures à l’époque, les frères Schlumpf avaient des rabatteurs, raconte Sophie Mehl, responsable des salles
d’exposition. C’est comme ça qu’un jour Fritz s’est rendu aux États-Unis et a acheté pour 85 000 dollars, somme ridicule au fond, un lot d’une trentaine de Bugatti dans
lequel une seule l’intéressait. Aujourd’hui, cette Bugatti est estimée à des millions d’Euros.» Une fois achetées, ces automobiles étaient donc restaurées sur place à
Mulhouse, dans le plus grand des secrets. «L’atelier de restauration était complet. Les Schlumpf avaient engagé une trentaine d’ouvriers, des selliers, des carrossiers et des mécaniciens bien
sûr», poursuit-elle.
La faillite
En 1977, Fritz Schlumpf est à deux doigts d'ouvrir son musée au public. Les billets, les cadeaux souvenirs sont déjà en
place. Mais les deux frères sombrent dans la faillite suite à la crise du pétrole et du textile de 1976 et à des dépenses beaucoup trop considérables pour leur passion.
Le 7 mars 1977, les ouvriers licenciés économiques de l'empire textile des frères Schlumpf découvrent le stupéfiant musée secret en même temps que le monde entier par les médias, l’envahissent
et en ouvrent l'accès au public.

Les syndicalistes organisent les visites gratuites du muséeet le nomment « Musée des travailleurs ».
«Les gens de la région
ont littéralement été choqués de voir toute cette richesse alors que beaucoup n’avaient plus rien après avoir perdu leur emploi. Des familles entières ont été touchées par la crise du textile
ici. Les Alsaciens étaient amers, certains le sont encore aujourd’hui», explique Sophie Mehl.
Sauver ce patrimoine exceptionnel
En raison de la faillite des deux industriels, la collection est menacée d'une mise en vente, afin de combler les
déficits du groupe. La société Panhard, les instances régionales et
l'Automobile Club de France font tout pour sauver cet exceptionnel patrimoine national et le maintenir en
Alsace. Une longue procédure judiciaire commence, les frères Schlumpf sont condamnés mais ils se réfugient à Bâle en Suisse, leur ville natale, pour éviter la prison. En 1978, le Conseil d'État
classe la collection monument historique puis la vend pour 44 millions de francs en 1981 à l'Association du Musée National de l'Automobile qui acquiert collections,
terrains et bâtiments.
Ouverte au public depuis 1982, la Cité de l'automobile a été rénovée en 2006.
«On m’a volé mon musée !»
«En classant cette collection Monument historique, la famille Schlumpf a été prise au piège car la vente de seulement deux de leurs voitures auraient permis de payer leur dette à l’État français», fait
remarquer la responsable des salles d’exposition.
D’ailleurs, Fritz Schlumpf reverra une dernière fois sa collection le 4 septembre 1990. Ce jour-là, cloué dans un
fauteuil roulant par la maladie de Parkinson, l’octogénaire affaibli répond pourtant d’une voix ferme aux micros qui se tendent vers lui : «C’est mon musée. On m’a volé mon musée. Le
plus beau musée du monde !»
Corinne Sorin
Pour encore plus de photos de visiter ma galerie de photos Sylvain Deshaies ici
Photo: Cité de l'Automobile de Mulhouse